En arrivant du sud, passés la grande descente dans la forêt et le virage à gauche, traversés le pont et le fond de la vallée - l'été on aperçoit derrière les arbres l'ancienne gare, un restaurant-pizzeria-plat du jour depuis quelques années, en contrebas et la voie ferrée mal entretenue - un rideau de peupliers, puis c'est la montée d'un coup, voie réservée aux véhicules lents, on double les camions crachant une fumée noire de gazole, enfin, après quelques courbes serrées, à droite l'entrée de l'autoroute mais on ne tourne pas, on continue en passant sous l'autoroute, et c'est là. Un carrefour.
Un carrefour. Une route nationale très passante. Un restaurant routier et un autre luxueux dans un parc. On traverse avec précautions. En face. Une rue étroite entre des maisons à colombages mal entretenues, ça zigzague parmi les pavillons vite clairsemés, la forêt nous reprend avec la descente qui s'amorce, quelques virages encore, on freine un peu, des lacets glissants par les ravinements de cailloux de la dernière pluie, une trouée dans les feuillages. Et l'horizon. La vallée s'ouvre sous les vitres. Méandres du fleuve en fond. Un cargo glisse sur les eaux brunes. Le ciel est bleu clair et piqueté de petits nuages opalins. Le soleil s'asperge dedans.
On descend. Les courbes s'élargissent et la vitesse augmente. Méfiance, le dernier virage est raide, on plonge parmi les maisons, la lumière éclabousse le pare-brise, l'air sent l'eau, une berge grise, le fleuve. Et le dandinement du bac rouge et blanc sur la petite houle. De l'autre côté. Il faudra attendre. On ouvre la portière, que l'on retient vite. Le vent souffle, très frais, maritime. On frissonne. Un pull attrapé dans le coffre. L'odeur du fleuve, sa profondeur. La lourdeur de l'eau sensible rien qu'à la vue. Un nuage cache le soleil. Assombrissement. On se frotte les manches du pull. On rentre en voiture. Un coup d'oeil vers le sommet de la côte. Derrière les bouquets sombres des arbres, la route se devine. On en vient. Maison Brûlée. Ou : La maison brûlée. Les deux noms se retrouvent.
La maison brûlée, c'est lorsqu'on vient depuis l'autoroute. Le panneau de sortie, peu après le passage en courbe et en contrebas du château de Robert-le-Diable. Une petite forteresse pittoresque qui domine le fleuve et abrite un musée un peu ridicule, particulièrement son drakkar reconstitué et ses personnages genre Grévin. La sortie d'autoroute débouche tout de suite sur une interminable ligne droite bordée de forêts, mais toute la région semble ainsi plonger et s'extraire de grandes forêts reprenant souffle et lumière au débouché sur les grands plateaux céréaliers et les pâturages clôturés. Au bout de cette ligne droite, juste avant qu'elle ne monte à l'abord du plateau, on retrouve le carrefour. Celui du restaurant luxueux et de l'autre routier. Si l'on tourne à gauche - et une bizarrerie de la circulation fait que la voie de gauche, habituellement réservée aux véhicules les plus pressés, devienne sans prévenir la voie de dégagement pour changer de direction - c'est le passage sous l'autoroute et la descente rapide vers la vallée et son restaurant en contrebas. Tourner à droite nous emmène vers le fleuve et les cargos lents et les bacs rouges et blancs.
La maison brûlée depuis mes plus grandes profondeurs d'enfance a un goût de cendre et de charbon de bois. Pourtant de maison brûlée je n'en ai jamais vu ici, peut-être seulement une maison abandonnée pour cause de glissement de terrain, dans le lacet d'un virage, mais je ne suis plus sûr de rien. Il est possible que je confonde avec cette villa moderniste, qui année après année glissait vers sa destruction, visible depuis la nationale toute droite au pied des falaises longeant l'estuaire. Cette image me rendait triste, comme un rêve de maison condamné par la réalité, les affaissements et les éboulis.
Qu'importe si cette maison avait glissée ou non, brûlée c'est sûr, ce n'était pas le cas.